Après les quarantièmes rugissant, les cinquantièmes vomissant. Voilà trois jours que nous  
sommes dans les glaces, et depuis tout a
changé. Les albatros ont laissé place aux pétrels
des neiges et aux
pétrels antarctiques, dont le nom seul nous fait comprendre que l'on est
près du but.
Les troglodytes, restés dans leur cabines durant la première
partie de la traversée, se sont
enfin aventurés à descendre de leur bannette, et
c'est un plaisir de re-discuter avec des gens
que l'on n'avait pas
croisés depuis des jours.

_DSF7691                               (Photo Stan)


L'Astrolabe s'est calmé. Peut être a-t-il senti l'odeur de l'écurie, ou plutôt du poulailler, tout
proche. Les vagues ont arrêté de le taquiner,
de le trimbaler d'un bord à l'autre... mais le
jeu des glaces, bien pire
encore, n'en n'était alors qu'à son début. En guise d'apéritif, la mer
a
commencé à se remplir de glaçons que nous laissions dédaigneusement sur notre passage.
Puis petit à petit, le terrain de jeu s'est métamorphosé
en un gigantesque labyrinthe blanc.
Les plaques de glaces se sont faites
de plus en plus grandes, épaisses, et de plus en plus
rapprochées.
Alors
que nous naviguions au début dans ce que nous pourrions imaginer des fleuves et des lacs,
nous sommes arrivés dans de plus petites rivières,
pour finir hier, dans un minuscule
ruisseau. Et là, je vous garantis que
le spectacle est toujours aussi surprenant.
L'Astrolabe s'est transformé
en un énorme mangeur de glace, écrasant la banquise et laissant
une
véritable saignée sur son passage. Nous, à l'intérieur de notre mangeur de glace, nous
entendons la banquise craquer sur la coque. Parfois,
quand la glace est plus épaisse, les titans
s'affrontent et nous sommes
secoués pendant quelques secondes sous le choc. « Tiens nous
sommes
encore sortis de la route ».
Hier un manchot empereur est même venu
assister au spectacle, tel une vache qui regarde
passer un train. « Ce
ne sont pas des autochtones ces gens là, sinon ils prendraient la vie avec
plus de philosophie; rien ne sert de courir... ».


_DSF7676                               (Photo Stan)


Stan du haut de son nid de pie, emmitouflé dans sa combinaison, tente tant bien que mal de
guider Benoit, le capitaine. Au loin, du bleu
marine... l'eau libre. On y est presque... Presque...
mais on n'y est
pas... voilà le problème. Et je crois que c'est à ce moment là que l'Astrolabe
a fait une indigestion. « Je ne peux plus avaler un
centimètre de glace ». Une première fois
déjà il avait dit stop.
Puis,
on a sorti les hélicoptères. Tidrocopter a repris du service (sans son pilote préféré mais
bon, faut bien bosser quand même). Là, l'optimiste
au rotor lui a dit : « De là haut, je vois à
long terme et si tu
t'accroches on devrait pouvoir s'approcher très près de DDU ». L'Astro
de répondre : « Toi, à part papillonner, tu ne sais pas faire grand chose d'autre. Mais va,
c'est bon, encore un effort. Allez tout le monde s'accroche
».
C'est vrai que je me suis accrochée... je me suis accrochée à mes
jumelles, je n'ai trouvé que
ça. Puis on est reparti. Mais ce matin,
je crois que c'était pire que la dernière fois. Pour vous
dire, tout
était tellement blanc qu'en me levant j'ai cru que nous étions à la montage. Nom d'un
chien, qu'est ce qu'on fout avec un bateau à la
montagne. C'est pour ça qu'on n'avance pas.
Depuis, je crois que
l'Astrolabe a avalé juste quelques centimètres de glace, puis plus rien.
Mais il faut être patient, attendre qu'il digère. L'empereur l'a bien dit : rien ne sert de courir.

Alors que nous sommes plantés là, au milieu de ce paysage qui me fait toujours le même effet
que la première fois, je me rends compte que nous
ne sommes pas chez nous.
Vous vous dites sans doute : « Ah oui, c'est
comme cet été quand je suis allé en Martinique
ou en Norvège, je n'étais
pas chez moi non plus. Je vois exactement ce que tu veux dire ».
Et bien non. L
à, ce n'est pas pareil. Ici, l'humain n'a jamais été chez lui.
L'Antarctique, tel qui est, est le seul continent qui n'ait jamais abrité de population indigène.
Et je comprends pourquoi : trop loin,
trop isolé, trop froid, trop hostile... et pourtant tellement...

_DSF7678                               (Photo Stan)


Hier j'ai vu deux phoques crabiers sortir de l'eau tels des bouchons de champagne,monter sur
la banquise, retourner dans l'eau pour en ressortir
aussi vite, puis se rouler dans la neige et
recommencer. Je ne saurais
vous dire pourquoi ils faisaient ça. Je n'avais jamais vu des
phoques avoir un tel comportement... comme quoi...

Allez, je file. J'entends que nous sommes repartis !
On croque la glace
à pleines dents !

Grosses bises et à très vite,
Marie


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